Bukavu, jeudi 26 février 2023
Le regard est un échange qui me fascine, surtout au travers du métier d'infirmière que je pratique depuis 33 ans. La relation d'aide m'a appris à aller plus loin que celui-ci, à le lire, à le décrypter, avant de poser des mots et des gestes.
Hier, mon coeur a été totalement bouleversé par le regard des détenus du quartier malade de la prison centrale de Bukavu. La visite aux prisonniers est une mission très spéciale et pilier de nos projets d'UN SEUL BUT. Je participe aux réunions de l'aumônerie composée de mes amies religieuses et prêtres, laïques qui œuvrent au quotidien pour soulager la souffrance physique et morale des 2135 détenus et détenues et pratiquent des soins avec mes collègues soignants. Entrer dans le monde carcéral ici au Congo, c'est plonger dans une horreur sans nom, une désolation, une révolte qui gonfle dans votre corps comme un tsunami, c’est ressentir une tristesse infinie dans votre coeur. Les images sont insoutenables.
Nous avons commencé la séance par la pharmacie et préparé les médicaments pour la semaine. Les étagères sont quasiment vides. Il y a également rupture de stock et les prix ont exponentiellement augmenté, des effets collatéraux de la guerre en Ukraine.
Malades entassés
Sitôt terminé, nous sommes partis dans le quartier dit “des malades”! C'est bien ici que vivent entassés 109 prisonniers, de tous les âges (de 20-75 ans), tous gravement atteints dans leur santé. Parmi les 109, 79 sont atteints de tuberculose, une maladie hautement transmissible et éradiquée dans la majeure partie du monde. Mais pas ici où tuberculose, chorela, typhoïde ou malaria règnent toujours en maîtres..
Une odeur âcre ainsi qu'une épaisse fumée sortent de la cuisine et tous sont à la limite de la suffocation. On vient d'apporter 1 sac de haricots, 2 choux et 1 peu de farine de manioc. Chacun aura peut-être l'équivalent d'une poignée de nourriture.
Grâce à notre ami Adrien, aumônier des prisonniers,je viens depuis 10 ans dans ces prisons, mais aujourd'hui, je me sens intensément démunie devant tant de souffrances. Mes collègues soignants, engagés et infatigables, vont appeler les malades souffrants de plaies les uns après les autres et nous allons refaire leurs pansements.
Des adultes qui pèsent 35 kilos
La vue des plaies peut vous retourner l'estomac et l'odeur qui s'en dégage est parfois irrespirable. Un râle provenant de l'unique table de consultation m'interpelle: un homme décharné, au visage émacié par la douleur et la faim m'appelle: “Muzungu aide-moi! Musungu, aide-moi! J'ai faim…” Il me tend ses bras pour venir à ma rencontre, rencontre que j’accepterai. Nos mains se touchent, nos regards se croisent, et même si nos langues diffèrent, le contact est fort et son histoire rejoint la mienne.
Un autre est recroquevillé sur lui-même, comme un animal traqué. Ça me rappelle le film “Birdy”, qui m'a marqué à jamais. Cet homme ressemble à un petit oiseau et se meurt dans le silence et l'indifférence du monde. Son visage me permet de refaire mes cours d'anatomie, tant ses os sont visibles. Une plaie sur la joue, la saleté sur tout son corps et les habits complètement déchirés trahissent des conditions carcérales inhumaines et dans le non- respect des droits humains fondamentaux.
Certains prisonniers pèsent à peine 35 kg et ne tiennent plus sur leurs jambes. Ils seront aidés par les soignants et les détenus plus vaillants. La bienveillance et l'entraide existent même dans ces lieux de violence.
Un jeune homme d'une vingtaine d’années arrive avec un bandage sale et sanguinolant. Sa jambe n'est qu'une plaie ouverte et infectée et il endure cela depuis des semaines. Le malheureux a dû faire les travaux dans cette insalubrité et vous imaginez la suite: les bactéries se sont propagées dans sa jambe et ont provoqué des ulcères surinfectés. Son regard et son visage… je ne pourrai jamais les oublier. Il y avait tant de souffrance, de tristesse, de désespoir.
Prendre soin
Je me rappelle à ce moment les phrases d'un livre qui m'avait passionné: “Prendre soins les uns des autres: une spiritualité du «care»”, écrti par Henri J.M Nouwen
To care – qu'on peut traduire en français par «prendre soin», «se soucier de», «s'occuper de», «faire attention», «avoir de la sollicitude», c'est protester avec ceux qui sont malades, désorientés, seuls, isolés et oubliés, et c'est reconnaître leurs douleurs dans notre propre coeur.
Vivre le care, c'est entrer dans le monde de ceux qui sont brisés et impuissants et y constituer une association des faibles. Vivre le care, c'est être présent pour ceux qui souffrent, et rester présent même quand on ne peut rien faire pour changer leur situation.
Vivre le care, prendre soin, c'est la plus humaine de toutes les attitudes.
Je me remémore également la visite au musée de ma chère Florence Nightingal à Londres en mai 2022. Cette pionnière des soins infirmiers en temps de guerre (Crimée, 1850) avait compris avant tout le monde l'importance de l'hygiène, des soins de qualité aux malades et de l'écoute. Elle reste comme Mère Teresa source d'inspiration pour moi.
Il y a des moments où, je suis heureuse de pouvoir puiser dans la force de ces personnalités.
Véronique
PS: je vous partage ici quelques-uns de ses regards. Les images des plaies que nous avons soignées, je les garde pour moi. Par considération pour les prisonniers et, aussi, parce qu’elles pourraient heurter par leur violence.




